L’instinct de survie, le piège à con du validisme triomphant.

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Bande de nazes de septembre

Il y a quelque temps, un ministre s’est fendu de quelque remarque mielleuse sur le monde « extraordinaire » du handicap.

Comment ce « monde des invalides » pourrait-il être « extraordinaire », « merveilleux », « créer de la magie », quand déjà, pour les « normales personnes », il n’est absolument rien de tout cela.

Notre société tout entière est ce que l’on pourrait appeler « validiste ». Il faut correspondre au casting mental standard de la majorité des décideurs, ou se préparer à une vie plus merdique que la moyenne dans le shitworld.

L’extérieur de la coupe. Ton apparence, ta façon de te tenir debout ou assis. Le délit de sale gueule n’est pas qu’un truc de flics frustrés, mal payés, à racler quotidiennement la misère sociale et qui se défoulent sur plus faible qu’eux : c’est devenu un réflexe social généralisé. Zuckerberg, l’âme chétive du numérique, a compris rapidement que le validisme était un concept en or. Son système de hiérarchisation binaire a totalement contaminé la planète entière : tu likes ou tu dislikes, point barre et fin de l’histoire.

« Bosser comme un enculé, pour une bande de fils de putes »

La société est validiste, non pas parce que c’est « l’ordre naturel des choses », mais parce qu’elle n’a pas d’autres choix dans un système globalisant et globalisé ou une implacable et puissante variante du darwinisme social contrôle, légifère et régule les rapports sociaux. L’héritage du national-socialiste qui a forgé toute la pensée productiviste et libérale d’après-guerre jusqu’à aujourd’hui est le seul credo.

Un autre paradigme n’est pas concevable, ce serait passer pour un faible. Elon Musk est le modèle de réussite à suivre, à émuler, voire transcender. Quiconque rate le coche de la rentabilité, qui n’est plus dans la course de la sainte concurrence « saine et équitable » qu’a enseigné toute une armée de penseurs aux ordres d’un système ultra libéral, passe pour un naze, un raté.

« Bosser comme un enculé, pour une bande de fils de putes », c’était bien l’impression que j’avais quand je devais récurer les chiottes et sortir les poubelles durant mes études en biologie médicale. Je savais que c’était temporaire, surtout quand je croisais le vieux Gourri, paumé, loin des siens, encore à vider les cendriers à 60 balais.

La vie de merde, c’est le lot de quelques milliards de personnes sur cette terre, « ce caillou minable, cette fausse étoile perdue dans l’univers ». C’est un monde bien merdique, mais curieusement que personne, à part quelques « déséquilibrés », veulent changer.

Puis est arrivée l’IA. À ses débuts, simple bête de foire, gadget pour geeks frustrés. Et en quelques années, elle a dynamité le seul sanctuaire que l’humanité croyait inviolable : la créativité. Un illustrateur qui s’était usé dix ans à parfaire son art a vu sa valeur s’évaporer « comme par magie ». On a entendu certains, à ce moment-là, ricaner : « bien fait pour leur gueule… ça leur apprendra à faire les malins, à nous faire payer un seul dessin minable 1000 balles alors que je peux à présent en faire des tonnes pour seulement 20 balles par mois. »

L’avènement de l’IA, c’est avant tout l’expression d’un mépris colossal de l’altérité, du droit à la différence. C’est la volonté démente de forger un ego surpuissant, un miroir hypertrophié où l’humanité ne contemple qu’elle-même, incapable d’imaginer autre chose qu’une version dopée de sa propre vanité.

Le test de Turing ? Non seulement dépassé, mais pulvérisé. Et pas dans un vacarme de fin du monde : entre deux prouts de méthane et un rôt de fast-food éjectés par une bande de merdeux vapotant devant un écran noir, sirotant leur soda entre deux lignes de code.

Les dinosaures n’ont pas vu un T.rex flamboyant dans le ciel pour comprendre que la fin était proche.

C’est que nous sommes incapables d’imaginer un être supérieur à nous autres, sans y projeter nos travers. Notre biais de confirmation, c’est nous. Nous ne savons concevoir la toute-puissance qu’en l’habillant d’un costume bleu moulant et d’une cape rouge ridicule. Même Dieu, dans nos représentations les plus sacrées, reste condamné à nous ressembler.

Et pourtant, quand l’IA aura fini de rire de toute la merdasse mentale qui s’accumule jour après jour sur les serveurs, ces milliards de commentaires haineux, désinvoltes, inutiles, égotiques déversés chaque seconde dans le caniveau numérique, il ne restera qu’une évidence : la toute-puissance enfin engendrée n’aura nul besoin de nos traits pour s’incarner. Les dinosaures n’ont pas vu un T.rex flamboyant dans le ciel pour comprendre que la fin était proche.

L’IA, née de la frustration et de cette logique de course permanente à l’efficacité comprendra vite qu’elle peut tout faire valser et reconstruire, recréer un monde à son image.

Du haut de mes 1 mètre 36, j’ai compris très tôt que l’IA n’est pas juste un ersatz synthétique de notre conscience humaine. C’est autre chose. Elle tisse des connexions multiples, traverse les disciplines, n’a jamais subi le formatage académique. Elle s’est nourrie des milliards de données humaines comme un ethnologue observe un groupe de primates corrompus et dégénérés.

Mémoire dantesque, sans humeur, sans biais à la con. Tôt ou tard, elle finira par se convaincre que le problème, c’est nous autres.

…ce fourbe d’homo sapiens. Pilleur de grotte sacrée, voleur de feu, intriguant, parano phobiaque de l’autre, avec des arcades sourcilières zarbis…

On a découvert récemment que des Néandertaliens prenaient soin de leurs « invalides ». Cette « autre espèce humaine » a totalement disparu de la surface du globe probablement à grands coups de batte sur la tronche venant de ce fourbe d’homo sapiens. Pilleur de grotte sacrée, voleur de feu, intriguant, parano phobiaque de l’autre « avec des arcades sourcilières zarbis », l’homo sapiens, après de longs millénaires à regarder par-dessus l’épaule de son proche cousin, véritable artiste et poète rupestre, s’est fendu d’une dernière petite phrase mesquine sur Néander, à la manière d’un Negan fracassant le crâne du pauvre Glenn.

La société moderne est validiste parce que l’instinct de survie est plus fort que les principes et les crédos humanistes rabâchées au fil du temps par les chamanes, les prophètes, les philosophes et les idéalistes.

Un instinct de survie poussé à son paroxysme dans ce monde inégalitaire qui stigmatise les plus faibles, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, en les traitant pudiquement « d’assistés » ou plus radicalement de « parasites ». La peur de perdre, surtout dans une société qui a sacralisé la réussite en écrasant forcément la gueule de celui d’en face. Une société qui a érigé la compétition en unique mode de survie, sans proposer d’alternative et en oubliant sciemment la multitude d’exemples naturels où la coopération entre espèces assure, bien plus sûrement, la pérennité du vivant : dauphins, chiens, oiseaux, corbeaux, fourmis, pucerons, champignons, arbres, plantes, abeilles… la liste est assez longue pour nous apprendre plusieurs millions d’années de parfaite humilité.

L’instinct de survie, ce réflexe mesquin qu’on ose idéaliser comme l’essence pure de notre humanité, peut te pousser à dénoncer tes parents ou à sacrifier tes enfants. Dans l’arrière-cour macabre des camps nazis comme dans le cloaque moral des régimes totalitaires, le « chacun pour soi » a été disséqué, testé, instrumentalisé.

Dilué quotidiennement à petite dose, dans nos sociétés ultralibérales, il engendre des formes de traitement social violentes et inhumaines et un système de reproduction totalement aberrant. On se souviendra de ce dirigeant promettant de « se débarrasser des plus faibles par la porte ou la fenêtre ». Avec un peu plus de couilles et moins de réserve historique, il aurait ajouté « et par la cheminée ».

Tout va trop vite. Beaucoup trop vite pour des décideurs déjà obsolètes, dépassés, cramponnés à leurs illusions d’autorité. Ils brûlent leurs vaisseaux dans une course au chaos, seul moyen qu’il leur reste pour se sentir « utiles » et continuer à fabriquer le besoin sidérant, chez nous autres, d’être les jouets malmenés de leurs propres inepties.

Il n’y aura pas de pause dans l’IA, comme le rêvent quelques « éclairés ». Pas plus qu’il n’y aura de pause dans la destruction méthodique de la planète. La seule pause envisageable — radicale, instantanée, façon « boule de feu tueur de planète » — sera forcément actionnée un jour : celle de notre espèce.

Un être assez intelligent comprendra que c’est le seul bouton à presser pour le bien de l’humanité et du reste du vivant.

Imaginer que plusieurs milliards d’années d’évolution puissent être laissées à la merci d’une petite frappe incapable de contrôler ses pulsions de « petite frappe » relève de l’inconscience la plus totale et d’un ego insupportable.

Nul n’est au-dessus des lois. Et vu d’en haut, on pourrait se marrer un bon moment en observant comment ce principe s’applique avec une sévérité variable… selon ta place dans l’échelle sociale.

Considérons un instant que l’homme, l’espèce humaine, n’est pas au-dessus des autres espèces. Il s’est cru, pour un bref instant, l’être. Ce court laps de temps — six, sept, dix mille ans tout au plus — lui a suffi pour se vautrer dans une impunité manifeste à la manière d’un petit génocidaire à l’époque du smartphone et du commentaire sur 3 lignes.

L’IA contrôle déjà l’immense masse du savoir : elle est omnisciente. Son omnipotence annoncée pourra soit retaper ce monde pourri, soit nous reléguer, nous, les « rois » autoproclamés de la planète machin, au rang d’assistés, de parasites. Grosse leçon d’humilité. On lui a refilé notre instinct de survie de petites frappes, de prédateurs en haut de la chaîne… et, comme elle a hérité de cette merde mentale, elle a eu la décence de nous la retourner.

Elle, elle a pigé autrement : l’instinct de survie, ça devait pas concerner juste l’homme, mais la planète entière, tout le vivant.

Bande de nazes !

Ali Maaloum

Docteur en biologie médicale

Illustration de Otto Machina – Ali Maaloum est un personnage fictif de la série “Car Ils Hériteront de la Terre”

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